Butembo divisée face à la ville morte : entre engagement citoyen et impératifs de survie économique

Butembo divisée face à la ville morte : entre engagement citoyen et impératifs de survie économique

À l'approche de la journée de protestation décrétée pour ce mercredi 3 juin 2026 par la coalition Article 64 et plusieurs forces de l'opposition congolaise, les habitants de Butembo affichent des opinions profondément partagées.

G

Ghislain Lukambo

54 0

Si certains considèrent cette opération « ville morte » comme un moyen légitime de faire entendre les préoccupations de la population concernant l'insécurité persistante dans l'Est du pays et les débats autour d'une éventuelle révision de la Constitution, d'autres estiment que cette initiative risque d'aggraver davantage les difficultés économiques auxquelles font face de nombreuses familles.

Dans les rues de la ville commerciale du Nord-Kivu, les discussions se multiplient à quelques heures du début de cette mobilisation. Commerçants, motards, vendeurs ambulants, fonctionnaires et simples citoyens analysent chacun les avantages et les inconvénients d'une journée sans activités. Pour les partisans de la ville morte, l'enjeu dépasse les considérations économiques immédiates. Ils estiment que la population doit profiter de cette occasion pour exprimer son ras-le-bol face à l'insécurité qui continue d'endeuiller plusieurs localités du Nord-Kivu et de l'Ituri, ainsi que son opposition à toute initiative de modification de la loi fondamentale.

Cependant, dans une ville où une grande partie de la population dépend des revenus générés quotidiennement par le petit commerce, l'arrêt des activités suscite également des inquiétudes importantes. De nombreux habitants rappellent que plusieurs ménages vivent grâce aux recettes réalisées chaque jour sur les marchés ou dans les activités informelles. Pour eux, une journée sans travail signifie souvent une journée sans revenus, avec des conséquences directes sur l'alimentation, les soins de santé ou encore la scolarité des enfants.

Parmi les personnes interrogées, certains soutiennent les revendications portées par les organisateurs tout en plaidant pour une approche plus souple qui prendrait en compte les besoins essentiels de la population.

« Nous comprenons parfaitement les motivations de cette ville morte parce que nous sommes tous touchés par l'insécurité qui frappe notre région depuis plusieurs années. Nous sommes également attentifs aux débats qui concernent la Constitution. Cependant, il faut aussi tenir compte de la réalité quotidienne de la population. Les vendeurs des vivres, les pharmacies et certains services indispensables devraient pouvoir fonctionner afin d'éviter que les personnes vulnérables ne soient pénalisées. Beaucoup de familles ont besoin d'acheter de quoi manger chaque jour et certains malades dépendent de médicaments qu'ils doivent se procurer à tout moment. Une mobilisation citoyenne est importante, mais elle doit également tenir compte des besoins essentiels de la population », explique un habitant rencontré au centre-ville.

D'autres citoyens se montrent encore plus réservés quant à l'efficacité d'une telle action dans le contexte économique actuel. Selon eux, les difficultés sociales déjà observées à Butembo rendent particulièrement délicate toute interruption volontaire des activités génératrices de revenus.

« Beaucoup de familles vivent au jour le jour dans notre ville. Chaque matin, des milliers de personnes quittent leurs maisons sans aucune garantie de revenus, mais avec l'espoir de gagner quelque chose pour nourrir leurs enfants le soir. Lorsqu'on demande à ces personnes de rester à la maison pendant toute une journée, il faut aussi penser aux conséquences que cela peut avoir sur leur survie. Nous partageons les préoccupations liées à l'insécurité et à la gouvernance du pays, mais nous pensons qu'il faudrait trouver d'autres formes de revendication qui permettent de faire passer les messages sans priver les ménages de leurs maigres ressources. La situation économique est déjà suffisamment difficile pour que l'on évite d'ajouter de nouvelles contraintes à la population », estime un autre citoyen.

Pendant que le débat se poursuit dans la ville, le gouvernement central a également pris position. Dans une communication officielle adressée aux services publics, le ministre de la Fonction publique, Jean-Pierre Lihau, a rappelé aux agents de l'État leur obligation de neutralité politique ainsi que leur devoir de présence à leurs postes de travail. Le ministre a mis en garde contre toute participation à des activités à caractère partisan pendant les heures de service, soulignant que l'administration publique doit continuer à fonctionner normalement.

Cette prise de position intervient alors que plusieurs observateurs s'interrogent sur le niveau réel de suivi que connaîtra cette journée de protestation dans les différentes villes du pays. À Butembo, où les questions sécuritaires et économiques occupent une place centrale dans les préoccupations quotidiennes, la mobilisation annoncée met en lumière la complexité des choix auxquels sont confrontés les citoyens : exprimer leurs revendications face aux enjeux politiques et sécuritaires ou privilégier la poursuite d'activités indispensables à leur subsistance.

À quelques heures de l'échéance, une certitude demeure : la journée de ce mercredi sera observée avec attention tant par les acteurs politiques que par les opérateurs économiques et la population locale. Son impact sur la vie sociale, économique et politique de la ville constituera un indicateur important du niveau d'adhésion ou de réticence que suscite cette initiative dans l'un des principaux centres commerciaux du Nord-Kivu.

Tags : # Actualité

Articles similaires