Le débat autour du futur dialogue national voulu par le président Félix Tshisekedi prend une nouvelle tournure. Jean-Claude Katende, président de l’Association africaine de défense des droits de l’homme (ASADHO), interpelle directement le chef de l’État sur les critères devant présider à la sélection des participants à ces assises censées contribuer à la recherche de la cohésion nationale en République démocratique du Congo. Dans une prise de position rendue publique ce mercredi sur son compte X, l’activiste des droits humains appelle le président de la République à faire preuve de cohérence dans sa démarche, estimant que l’inclusion ou l’exclusion des acteurs ne peut être fondée sur des considérations politiques variables selon les alliances du moment.
Au cœur de son interpellation figure notamment la question de la participation de l’ancien président de la République Joseph Kabila ainsi que des responsables et représentants de l’AFC/M23. Jean-Claude Katende relève que Félix Tshisekedi demeure opposé à leur présence dans le processus de dialogue. Une position que le président de l’ASADHO dit pouvoir comprendre au regard des accusations et des responsabilités que le pouvoir attribue à ces acteurs dans la crise sécuritaire et politique qui secoue l’est du pays.
Toutefois, pour Jean-Claude Katende, cette logique ne devrait pas s’arrêter aux adversaires politiques ou militaires du régime. Il estime que les mêmes critères devraient être appliqués à l’ensemble des protagonistes soupçonnés d’avoir joué un rôle dans les violences ou les crises ayant marqué l’histoire récente de la RDC, y compris lorsque certains d’entre eux appartiennent ou sont proches de la majorité au pouvoir.
« Si ses alliés impliqués dans le Genocost y prennent part, la justice exige que les autres y participent aussi », soutient Jean-Claude Katende.
À travers cette déclaration, le président de l’ASADHO pose la question de l’égalité de traitement entre les différents acteurs susceptibles d’être concernés par le dialogue. Pour lui, un processus présenté comme un instrument de réconciliation nationale ne peut être crédible si ses règles d’accès sont déterminées en fonction de l’appartenance politique des participants.
Son argumentation repose sur un principe qu’il considère comme essentiel : la République ne saurait être assimilée à un régime politique, encore moins à une coalition ou à une famille d’alliances. Dans cette perspective, Félix Tshisekedi, en sa qualité de président de la République, devrait placer l’intérêt supérieur de l’État au-dessus des intérêts de son camp politique.
Katende considère ainsi que les responsabilités liées aux violences, aux conflits armés et aux crises politiques doivent être examinées selon des critères objectifs. La proximité avec le pouvoir ne devrait, selon lui, constituer ni un passe-droit ni une garantie automatique de participation au dialogue.
Cette position intervient alors que la perspective d’un dialogue national continue de susciter de nombreuses interrogations en RDC. Au-delà de la seule question de savoir qui sera invité ou écarté, le véritable enjeu porte sur la capacité de ces assises à produire un consensus suffisamment large pour répondre aux profondes divisions politiques et sécuritaires qui traversent le pays.
Pour Jean-Claude Katende, la cohésion nationale recherchée ne peut être construite sur une sélection à géométrie variable. Il estime que si certains acteurs sont exclus en raison des faits qui leur sont reprochés, les mêmes principes doivent être appliqués à ceux qui seraient soupçonnés de responsabilités comparables, indépendamment de leur position actuelle dans le paysage politique.
« Le dialogue va consacrer une injustice » s’il n’est pas fondé sur des critères équitables, insiste-t-il.
Cette deuxième déclaration résume la principale inquiétude exprimée par le président de l’ASADHO : voir le dialogue national se transformer en un mécanisme de légitimation d’un rapport de force politique plutôt qu’en un véritable espace de recherche d’un compromis national.
Dans son raisonnement, l’enjeu n’est donc pas nécessairement de défendre tel ou tel camp politique, mais de défendre la cohérence des règles qui doivent encadrer le processus. Une démarche réellement orientée vers la réconciliation devrait, selon cette lecture, établir au préalable des critères clairs concernant la participation, les responsabilités reconnues ou alléguées, ainsi que les conditions permettant à chaque protagoniste de prendre part aux discussions.
Cette exigence de cohérence prend une importance particulière dans un contexte où les accusations de responsabilités dans les violences sont régulièrement utilisées comme arguments politiques. Pour Katende, le risque est de créer deux catégories d’acteurs : ceux dont les antécédents seraient considérés comme incompatibles avec le dialogue lorsqu’ils se trouvent dans le camp adverse, et ceux dont les responsabilités seraient relativisées lorsqu’ils évoluent dans l’environnement du pouvoir.
Une telle approche, estime-t-il implicitement, pourrait affaiblir la confiance dans le processus avant même son ouverture. Or, un dialogue national ne peut produire des résultats durables que si les différentes parties prenantes considèrent les règles du jeu comme légitimes et équitables.
La sortie de Jean-Claude Katende remet également au centre du débat la notion de représentativité. Pour être accepté comme un véritable instrument de cohésion, le dialogue devra convaincre une partie importante de l’opinion congolaise que les participants n’ont pas été sélectionnés uniquement en fonction de leur proximité avec le pouvoir ou de leur opposition au régime.
La question de l’inclusion demeure particulièrement sensible dans un pays marqué par plusieurs cycles de conflits, de rébellions, de négociations politiques et d’accords de paix. L’expérience congolaise montre en effet que les processus de sortie de crise ont souvent dû composer avec des acteurs dont les parcours étaient controversés, précisément parce que l’objectif recherché était de mettre fin à la confrontation et de créer les conditions d’une stabilisation politique.
Mais cette inclusion ne signifie pas nécessairement l’effacement des responsabilités. C’est précisément sur cette distinction que semble insister Katende : participer à un dialogue politique ne devrait pas automatiquement signifier être exonéré des accusations ou des faits qui pourraient être reprochés à un acteur. À l’inverse, exclure un protagoniste du dialogue ne devrait pas davantage constituer une manière de régler définitivement la question de ses responsabilités.
Dans cette logique, le dialogue et la justice devraient pouvoir fonctionner sur deux registres différents : le premier rechercherait un compromis politique et la cohésion nationale, tandis que la seconde établirait les responsabilités individuelles ou collectives sur la base des procédures prévues par la loi.
L’interpellation de Jean-Claude Katende invite donc le pouvoir à clarifier la philosophie générale du futur dialogue. S’agit-il d’une initiative destinée principalement à consolider les forces politiques favorables au pouvoir autour d’un projet commun, ou d’un véritable processus national susceptible de réunir, sous certaines conditions, des acteurs issus de courants politiques et historiques profondément opposés ?
La réponse à cette question sera déterminante pour la perception de ces assises. Un dialogue considéré comme sélectif risque de renforcer les frustrations et de donner à ses adversaires un argument supplémentaire pour contester sa légitimité. À l’inverse, un processus reposant sur des critères transparents, connus à l’avance et applicables à tous pourrait davantage favoriser la confiance et ouvrir un espace de discussion sur les causes profondes des crises congolaises.
Pour le président de l’ASADHO, la priorité devrait donc être de préserver l’intérêt de la République et non celui d’un camp. Son intervention constitue ainsi une mise en garde adressée au chef de l’État : la recherche de la cohésion nationale ne peut être crédible que si les principes invoqués pour justifier l’exclusion de certains acteurs sont également appliqués aux alliés du pouvoir lorsqu’ils sont confrontés à des accusations comparables.
Au-delà de la polémique autour des personnes, le débat soulevé par Jean-Claude Katende porte finalement sur la crédibilité même du dialogue national. La composition des participants, les critères d’inclusion, la place de la justice et la capacité du pouvoir à traiter ses adversaires et ses alliés selon les mêmes standards seront autant d’éléments susceptibles de déterminer l’issue et l’acceptation populaire du processus.
Alors que Félix Tshisekedi entend faire du dialogue un instrument de cohésion, la question demeure donc posée : comment construire une véritable réconciliation nationale si les règles du dialogue ne sont pas perçues comme identiques pour tous ?
La réponse du pouvoir à cette interrogation pourrait peser lourdement sur la confiance que les différentes composantes de la société congolaise accorderont au processus.
John Kayumba, Correspondant à Kinshasa