À Butembo, la pratique consistant à majorer discrètement les prix des produits, communément appelée « Manze », ne relève pas seulement d’une question de morale ou de conditions de travail. Elle peut également avoir des conséquences juridiques pour les personnes qui s’y livrent, mais aussi pour les établissements commerciaux concernés. C’est ce qu’affirme Me Merry Bokito, juriste, qui appelle vendeurs et employeurs à respecter la réglementation en matière de prix et de pratiques commerciales.
Après les témoignages de certains vendeurs qui expliquaient recourir au « Manze » en raison notamment de la faiblesse ou du retard de leurs rémunérations, la question est désormais abordée sous l’angle juridique. À Butembo, cette pratique consiste, selon les témoignages recueillis, à augmenter discrètement le prix d’un article au-delà du montant normalement fixé ou habituellement pratiqué, parfois sans que le client ne soit informé de cette majoration.
Pour Me Merry Bokito, une telle pratique ne peut être considérée comme un simple arrangement entre vendeur et client. Dès lors que les prix sont majorés en dehors du cadre réglementaire et sans respecter les règles applicables au commerce, les personnes concernées peuvent s’exposer à des poursuites ou à des sanctions.
« Le fait pour un vendeur de hausser de manière injustifiée le prix d’un article, sans que cette modification soit conforme à la réglementation ou connue des services compétents, ne peut pas être considéré comme une pratique normale. Le commerçant, tout comme son travailleur, doit respecter les règles qui encadrent la fixation et l’affichage des prix. Lorsqu’un vendeur décide de son propre chef d’ajouter un montant au prix d’un produit pour obtenir un avantage personnel, il peut se retrouver dans une situation contraire à la réglementation. Et lorsqu’une infraction est constatée, les conséquences ne concernent pas nécessairement le seul vendeur qui a posé l’acte : l’établissement commercial peut également être exposé aux sanctions prévues par la loi. Il est donc important que les employeurs sensibilisent leurs travailleurs et mettent en place un système de contrôle des prix afin d’éviter que les difficultés personnelles des vendeurs ne se transforment en problèmes judiciaires pour toute la maison commerciale », explique Maître Merry Bokito, juriste, dans des propos recueillis par Babacar Vikwa pour la RTEE Kivu.
Cette mise en garde intervient dans un contexte où certains vendeurs reconnaissent pratiquer occasionnellement le « Manze ». Dans un précédent épisode de ce dossier, une vendeuse d’une boutique du centre-ville de Butembo avait expliqué que les retards de salaire et la faiblesse de la rémunération poussent certains travailleurs à rechercher des moyens supplémentaires pour répondre à leurs besoins quotidiens.
Selon plusieurs témoignages, il arrive également qu’un même article soit proposé à des prix différents en fonction du client, le vendeur profitant de l’absence de contrôle immédiat pour ajouter une marge supplémentaire.
Mais pour la juriste, les difficultés économiques rencontrées par les travailleurs ne sauraient constituer, à elles seules, une justification permettant de contourner la réglementation commerciale. Les questions liées aux salaires, aux conditions de travail et à la rémunération des employés doivent être réglées dans le cadre des relations professionnelles entre employeurs et travailleurs.
Me Merry Bokito insiste ainsi sur la nécessité pour les responsables des maisons commerciales de contrôler les prix pratiqués par leurs employés. Elle estime que laisser chaque vendeur fixer librement le montant d’un produit peut exposer l’entreprise à des conséquences qui dépassent le simple conflit entre un client et un vendeur.
Le phénomène du « Manze » pose donc désormais une double problématique : celle de la responsabilité individuelle du vendeur et celle de la responsabilité de l’établissement commercial dans lequel la pratique est constatée.
Cette situation rappelle également les propos tenus dans le premier acte de ce dossier par le chef de travaux Kasongo Moïse, directeur du cabinet Top Manager Company Tomaco. Celui-ci avait appelé les employeurs à garantir à leurs travailleurs une rémunération décente et régulière, en tenant compte du chiffre d’affaires de l’entreprise, du travail fourni et du SMIG. Pour lui, l’amélioration des conditions salariales pourrait contribuer à réduire certaines pratiques susceptibles de porter préjudice aux clients.
La juriste appelle donc à une meilleure organisation du secteur commercial, notamment à travers le respect des prix réglementés, la transparence dans les transactions et un contrôle plus rigoureux au sein des établissements.
Au-delà de la recherche d’un revenu supplémentaire par certains vendeurs, le « Manze » peut ainsi devenir un risque pour toute une entreprise lorsque les pratiques de ses travailleurs sont contraires aux règles en vigueur.
Le débat reste donc ouvert entre la nécessité de protéger le consommateur, l’obligation pour les commerçants de respecter la réglementation et l’amélioration des conditions de travail des vendeurs. La RTEE Kivu poursuivra ce dossier afin de mieux comprendre les mécanismes de contrôle des prix et les recours dont disposent les consommateurs victimes de majorations injustifiées.
Babacar Vikwa, depuis Butembo.